Lettre à mon père
- Sand Into the Wild

- 22 juin 2025
- 5 min de lecture
D'aussi loin que je me souvienne, j'ai toujours vécu avec toi une relation compliquée, voire conflictuelle. Il m'a fallu beaucoup de temps pour me détacher des croyances héritées, transmises inconsciemment. Je n'ai pas souvenir de geste tendre, d'amour déclaré comme on pourrait attendre de son parent, je ne dis pas qu'il n'y en a pas eu, je dis juste je n'en ai pas souvenir. Je sais également que vous avez toujours fait du mieux que vous avez pu, comme la majorité des parents.
Par ces schémas, j'ai longtemps cru que je n'étais pas aimable, pas assez, puisque toujours il fallait que je fasse plutôt comme ci, ou moins comme ça. J'en ai déduit que je n'étais pas capable, que je ne méritais pas l'amour.

J'ai longtemps douté de moi. J'ai appris à être très critique à mon égard, à me juger bien plus sévèrement que n'importe qui. J'ai reproduit ce que j'ai appris, je ne faisais jamais bien, je n'étais jamais bien.
Ca a eu de nombreuses conséquences dans à peu près tous les aspects de ma vie.
Je me suis tue dans ma relation de couple, ne me sentant pas digne d'exprimer ce qui me pesait, ce qui me déplaisait. Je devais accepter puisque c'est ce qu'on attendait de moi. D'ailleurs j'ai choisi un homme fidèle à ce schéma, peu communicant et toujours très critique à mon égard. Au final, notre façon d'être en couple était normale, puisqu'elle était comme la façon dont j'avais toujours été traitée, il n'y avait là rien à remettre en question.
Dans ma vie professionnelle je me suis investie plus que de raison, puisque dans mes schémas il fallait toujours faire beaucoup, faire mieux, faire plus. Quitte à ne pas écouter ma petite voix à l'intérieur qui criait ma fatigue, qui hurlait combien c'était injuste de donner tant pour recevoir si peu, voire pour être méprisée, trahie.
Ca a eu des conséquences dans ma vie de maman, où j'ai cru longtemps ne pas faire bien, pas assez, à ressentir des émotions contradictoires entre le sacrifice et l'envie de hurler. Vie de maman où j'ai culpabilisé d'exposer mes enfants à des choses qu'ils n'auraient pas du côtoyer dans leur vie d'enfant, parce que j'acceptais l'inacceptable, au delà de mes limites que j'avais appris à taire.
Même quand j'ai quitté cet homme avec qui je me sentais tellement mal, que je suis partie après des mois de réflexion, je ne me suis pas sentie soutenue, alors que je ne faisais qu'exprimer des choses qui me pesaient, et où constamment tu me renvoyais des "dans un couple il y a deux responsables, ce n'est pas que sa faute à lui". Encore une fois j'ai eu le sentiment d'être minimisée, de ne pas avoir le droit de m'exprimer, de n'avoir aucun espace ou moment pour être accueillie pleinement dans tout ce que je traversais et que j'avais besoin de partager. J'ai du serrer les dents, gérer le tsunami que je traversais, seule, encore une fois, rejetée et sans réel soutien.
Tout au long de ma vie j'ai eu le sentiment de n'être pas capable à tes yeux, de valoir moins que n'importe qui d'autre, et il m'est même arrivé de me demander si tu n'aurais pas préféré un enfant différent de moi. Il est arrivé plus d'une fois que je sois critiquée, et que mes limites et la gestion de ma vie ne soient pas respectées, que tu te mêles de la façon dont je vivais. Je sais que c'est tes propres traumatismes qui parlent dans ta façon d'être, mais ce que tu es ne m'appartient pas, même si ça m'a longtemps fait souffrir.
Même aujourd'hui, dans un projet qui me tient tant à cœur, tu me fais sentir que tu doutes de mes capacités à gérer, qu'il faut que tu contrôles, que tu sois sûr. Mais ce sont tes peurs qui parlent, et elles ne me définissent pas. J'ai pleinement conscience que c'est un schéma de protection qui s'exprime en toi, le revers c'est qu'il exprime également un manque de confiance dans ma façon de faire, comme si je n'étais pas capable à mon âge d'agir par moi-même et planifier de manière intelligente et réfléchie.

Je suis heureuse d'avoir compris ces mécanismes, de m'en être en partie détachée. Oui, on ne va pas se mentir, ça m'affecte encore la façon dont je me sens traitée. J'aimerais être vue telle que je suis, même si j'en ai fait mon deuil, même si je sais que ce n'est pas la façon dont tu me vois qui me définit puisqu'elle en dit plus sur toi que sur moi.
J'aimerais sentir de la fierté dans ton regard, et non la critique ou le scepticisme. Ca viendra peut être un jour, mais je ne l'attends plus, je ne l'espère plus. D'ailleurs, depuis que je me suis détachée de tous ces fonctionnements, je ne suis plus bloquée et j'avance dans la réalisation de moi. Je ne suis plus adaptée à quelque chose qui ne me correspond plus, j'aligne ma vie à qui je suis réellement. Je ne me sens plus entravée par ces chaines invisibles qui ne sont pas les miennes. Je tiens quand même à te remercier pour tout ça, parce que même si j'ai beaucoup souffert, je n'en serais pas là aujourd'hui, je serais toujours conditionnée dans quelque chose de passable, sans épanouissement. Il a fallu que j'aille puiser au fond de moi, au delà des couches de croyances limitantes pour me reconnecter à mon essence profonde, pour découvrir et faire briller le joyau enfoui au fond de moi. Je te remercie parce que si je n'avais pas ressenti tout ça aussi fort, je n'aurais pas été chercher l'alignement avec moi-même, je me serais contentée de ce que j'avais, même si ça ne me convenait pas vraiment.
Maintenant, grâce à tout ça, je suis enfin libérée et alignée dans ma vie, et elle correspond à tout ce que je rêvais plus jeune de manière simple, sans jamais avoir pensé que je le méritais. Grâce à notre relation difficile, j'ai appris à m'aimer et me respecter, à me donner les moyens de changer les choses pour qu'elles me correspondent vraiment. A m'apporter ce qui finalement ne viendra pas de l'extérieur. Je me construis avec authenticité et sans chercher à rentrer dans des cases qui me font mal.
J'ai en plus réalisé en mettant fin à cet héritage que mes enfants commencent eux aussi à s'aligner avec eux-mêmes, à poser des limites, à apprendre l'amour et le respect de soi. Il est évident que je leur transmets des blessures, comme tout parent, mais ils savent que ce que je pense d'eux ne les définit pas, qu'ils ne doivent pas s'empêcher de vivre leur vie pour ce qu'involontairement, inconsciemment, j'ai pu leur transmettre durant toute leur enfance. Ils me voient me prioriser, et en faisant ça, je leur montre qu'ils doivent faire d'eux leur priorité. Je ne leur montre plus le sacrifice. Et mine de rien, nos relations sont bien plus saines puisque nous savons nous prioriser et communiquer en confiance, en étant pleinement accueillis dans ce que nous sommes, dans ce qui est beau et dans ce qui est plus difficile. Et ça, c'est un merveilleux cadeau.
Avec amour, ta fille.




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